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16 juin 2021 3 16 /06 /juin /2021 15:42

Cette année, parmi les thèmes abordés à l'AEC a été proposé le thème de l'Exode qui, à plusieurs reprises frappa les habitants du Valois. Qu'il s'agisse de ceux de 1914, 1918 ou celui de 1940, ils ont marqué la mémoire locale. Parmi les récits qui témoignent de ces événements tragiques, figure celui de Chantal Hamelin consacré à l'évacuation d'Antilly en 1940, une source de premier ordre pour comprendre le mécanisme et le déroulement de ce voyage imprévu dont a été témoin et actrice la quasi-totalité de la population de la commune. Il servit de base au travail des élèves qui ont pu inventer et rédiger leur récit d'Exode. Nous proposons à nos lecteurs celui écrit par Léa, élève de 3ème, dont les qualités littéraires et la cohérence historique ont fait l'unanimité auprès de ses camarades et de ses professeurs. A la suite de cet exercice, ce récit (que Léa a situé en 1914) a été choisi comme base d'un autre travail consistant à choisir des extraits pour réaliser des planches de BD. Malheureusement le confinement du printemps 2021 n'a pas permis de mener à terme ce projet.

Bonne lecture et un grand bravo à Léa pour son travail.📚👩‍🎓👍✒

L'Equipe AEC

Je m’appelle Victoire et je vais vous raconter l’épreuve la plus dure de toute ma vie, l’exode. Nous sommes le 30 août 1914, comme chaque matin, après avoir embrassé ma mère et ma petite sœur, je pars aider mon frère aîné aux champs. En effet, c’est la guerre. Notre père étant parti au front nous devons tous travailler dur pour pouvoir se nourrir et dormir au chaud. Le matin, c’est à ma mère, Marie, de s’occuper de ma jeune sœur de 4 ans, Lucie. Quant à moi, j’aide mon frère Edouard de 19 ans, aux champs pour compenser l’absence de mon père, André. Puis, l’après-midi, je garde Lucie et ma mère prend ma place au travail.

Je suis sur le chemin, accompagnée de notre chien, Charly. En ce moment tout le monde est tendu à la maison. Nous sommes tous affligés par le départ de notre père, et nous avons peur. Où es-tu père ?  Nous reviendras-tu un jour ? Comment avance la guerre ? Quand la guerre se finira-t-elle ? Serons-nous un jour victorieux ?  Les Allemands arriveront-ils jusqu’à chez nous ? Devrons-nous partir ? Si les Allemands réussissent à nous envahir que nous feront-ils ? Qui nous protégera ? Toutes ces questions se bousculent dans ma tête, mais je ne suis très certainement pas la seule. Je regarde Charly qui se met à sauter dans tous les sens. Au moins, lui, me redonne le sourire. Avec son énergie débordante et son inarrêtable envie de jouer, il semble ne jamais être triste. C’est sûrement en partie grâce à lui que maman ne perd pas tous ses moyens devant Lucie qui ne comprends pas grand-chose à ce qui se passe, et que je parviens à garder le sourire, au moins devant les gens.

Je viens d’arriver. Edouard a déjà commencé à labourer le champ aidé par Louis, notre beau cheval de trait.

« Tu en as mis du temps » me reproche-t-il.

« Désolée » dis-je simplement, en baissant les yeux comme pour m’excuser. Je préfère ne pas répondre à ses remarques irritantes, comme je l’aurais fait en d’autres circonstances. Edouard est très exigent, mais père étant parti c’est désormais à lui de protéger notre famille. Je comprends tout à fait que ce soit difficile pour lui, n’étant déjà pas très affectueux au départ.

                Nous sommes en été et il fait vraiment très chaud ces derniers jours. Lucie pleure beaucoup à cause de cela, ce qui fatigue beaucoup maman évidement. Edouard comme à son habitude ne se plaint jamais même si je vois bien qu’il le supporte très mal. Moi je fais de mon mieux pour ne pas embêter maman et éviter le plus possible les remarques de mon frère.

                Je commence à travailler. Charly continue de courir bêtement partout. Je me mets à rire mais Edouard me regarde bizarrement comme pour me dire que ça n’a rien d’amusant. Encore une fois je ne relève pas et me remets à travailler. Après plusieurs heures de travail sous le soleil brûlant je n’arrive plus à cacher ma douleur, je transpire beaucoup et chaque recoin de mon corps me fait souffrir. Mon frère ne tarde pas à le remarquer. Et comme pris d’un élan de pitié, au lieu de me houspiller ou encore de comparer les horreurs que doit voir père en ce moment même, à notre «simple» travail de laboureur,  il me demande,

« Il commence à faire chaud n’est-ce pas ? Au lieu de réussir à ne faire que la moitié de tes tâches tu ferais mieux d’aller au village pour acheter des légumes. Maman me l’a demandé mais à la place je vais faire ce que tu ne peux pas faire. "

  • "Merci."
  • "Et emmène ton chien ! Il ne fait que me distraire. » Dit-il avec mépris. Faire les courses est tout de même moins éprouvant que de labourer un champ, alors je prends ça comme de la gentillesse de sa part. Je sais qu’il peut paraître froid voir cruel, mais je suis la cadette, lui et moi sommes les plus âgés, c’est à nous de travailler alors il m’en demande beaucoup.

Je passe à la maison prendre un sac pour les légumes et me dirige directement vers le village. En ce moment les gens sont de plus en plus pauvres. Des commerces qui augmentent leurs prix, des femmes veuves, des orphelins, des morts, des blessés, chaque jour la guerre se fait ressentir un peu plus. Je pénètre dans le centre du village quand soudain je vois les villageois se regrouper autour du maire trônant au milieu de la place. Je m’approche. C’est plutôt rare de voir notre maire annoncer les nouvelles au gens, je ne suis pas rassurée. Encore moins en découvrant l’expression gravée sur son visage. Il semble triste, désemparé, détruit par les mots qu’il est sur le point de prononcer.

« Mes chers amis, écoutez -moi. Je suis complétement abattu par ce que je dois vous annoncer. Il prend un moment pour retrouver son calme et reprend. Les Allemands arrivent, nous devons, tous, immédiatement partir, loin, le plus loin possible ! » Ces mots entendus, je ne peux plus bouger. Que faire ? Que va-t-il nous arriver ? Nous devons partir ? Mais pourquoi ? Comment ? Le maire continue son discours, sûrement en tentant de rassurer les gens. Mais aussi en détruisant l’image des Allemands avec toutes sortes d’atrocités, pour persuader tout le monde de partir. On dit toutes sortes de choses affreuses sur les Allemands. Sont-elles vraies ? Je ne sais pas. Mais ils sont des hommes après tout ? Je doute qu’ils soient à ce point inhumains dans leurs actes.

Mais ce n’est pas ma priorité à cet instant, je dois désormais l’annoncer au reste de la famille et nous devons fuir au plus vite. Je vais acheter ce que Edouard m’a demandée, la nourriture ce fera surement rare sur la route, nous devons partir avec le maximum de vivres.

J’arrive exténuée auprès d’Edouard toujours en train de travailler. Je ne parviens pas à parler et le regarde sans savoir que faire.

« Pourquoi tu me regardes fixement comme ça ? Dis ce que tu as me dire et va rapidement apporter tout ce que tu as acheté à maman, elle t’attend. Tu as tardé au village que s’est-il passé ?"

  • "Les…Allemands…" Ma gorge se noue.
  • "Quoi ? "me crie-t-il en s’énervant. Finis tes phrases !
  • "Les Allemands arrivent, nous devons partir ! » J’aurai aimé le dire avec plus de tact mais la pression était trop forte. C’était simple, direct, peut-être trop. J’ai peur de sa réaction.

« Bien".me répond-il sèchement tout en lâchant ses outils et se dirigeant vers la maison.

  • "Pourquoi tu ne dis rien, sais-tu seulement ce que cela veut dire Edouard ? Nous devons tout quitter ! Nous sommes tous en danger, Lucie, maman, toi aussi, et il n’y a personne pour nous protéger ! » Je ne sais plus ce que je dis, j’exprime simplement mes émotions.

« Tais-toi !" Je sursaute, il est vraiment en colère et certainement aussi perdu que moi, même s’il ne laisse rien paraître. Nous rentrons. Nous nous concerterons avec mère, prépareront nos affaires et demain, à la première heure, nous partirons. Maintenant tâche de te tenir correctement et modère tes mots auprès de maman. Tu es loin d’être la seule à souffrir. » Je suis couverte de honte, il dit vrai, je n’aurai jamais dû perdre ma lucidité. Je baisse la tête en guise d’acquiescement et le rejoins.

Nous sommes devant la maison. Nous nous arrêtons tous deux quelques instants comme pour reprendre du courage. Edouard entre le premier. Maman a déjà commencé à préparer le repas et Lucie se jette dans mes bras, le plus grand des sourires aux lèvres. Je l’aurai voulu, mais à ce moment je ne parviens pas à lui rendre sa joie. Maman embrasse Edouard gaiement. Elle me prend les courses des mains en me remerciant. Edouard et moi sommes désemparés. Comment leur dire ?

C’est Edouard qui prend la parole. Avec un air on peut plus sérieux il demande à tout le monde de s’asseoir autour de la table. Maman comprend que quelque chose ne va pas. Elle assoie Lucie dans sa chaise et nous nous installons tous. Alors Edouard prend une inspiration et commence.

« Victoire est allée au village comme je le lui ai demandé et… "Je le vois il ne sait que dire. Je récupère la parole.

  • "Le maire a parlé. Les Allemands approchent dangereusement et nous devons tous partir au plus vite et le plus loin possible. "
  • "Nous devons dès maintenant préparer notre départ "reprend Edouard, Victoire, fais la liste de ce que nous devons emporter, le strict minimum évidement, de notre côté, mère et moi organiserons notre voyage. » Je m’attendais à ce que maman rétorque quelque chose mais au lieu de cela elle demande à Lucie et moi de faire le tour de la maison, d’organiser nos bagages. Puis, elle se tourne vers Edouard et commence à discuter de tout ce qui peut concerner notre exode. Voyant que tout le monde tente de garder son calme, je prends Lucie par la main et vais chercher ce dont nous aurons besoin.

 

Après plusieurs heures de préparation nous nous rassemblons à nouveau. Maman prend la parole. « Pour commencer, vous n’avez pas à vous inquiéter mes très chers enfants, il ne nous arrivera rien. Edouard et moi avons décidé que nous partirons dès demain, au premiers rayons du soleil. Nous emporterons seulement ce que tu as préparé Victoire, nous en ferons d’ailleurs l’inventaire ensemble juste après. Nous partirons avec la charrette jusqu’à Fontainebleau. C’est assez loin, nous y serons en sécurité. Nous fuirons de notre côté, à l’écart des gens du village. Cela sera plus simple mais en conséquence il faudra que nous restions très soudés les uns aux autres. Je crois en vous mes enfants, nous réussirons. » Je ne savais pas quoi répondre, maman a dû rassembler un courage immense pour ne pas pleurer face à nous. Edouard, pour nous mettre en garde, ajoute « Ce n’est pas un voyage de vacances. La route sera longue et pénible. De plus, nous ne savons pas à quoi nous ferons face, ni jusqu’où les Allemands iront. Nous rattraperont-ils ? Je ne sais pas. Mais ce qui est sûr c’est que si nous ne fuyons pas, tôt ou tard ils nous trouveront, et Dieu seul sait ce qu’il adviendra de nous à ce moment même. » Après ce discours réaliste certes, mais froid et terriblement angoissant, maman tente désespérément d’apaiser les tensions et me demande gentiment « Victoire énumère-nous ce que tu as décidé d’emporter. » Je reprends mes esprits et poursuis en disant « La nourriture avant tout. J’ai pris le maximum de vivres dans ce qu’il nous restait, en prenant en compte de la courte conservation de certains. Du foin pour Louis qui tirera la charrette. Des casseroles, un briquet, un bol et des couverts pour chacun. Pour chacun d’entre nous quelques habits de rechange juste ce qu’il faut. Il fait chaud en ce moment, je n’ai pris que des vêtements légers mais tout de même quelques couvertures pour la nuit. Une trousse de secours, au cas où quelqu’un se blesserait sur le trajet et c’est tout. »

  • "C’est bien, reprend Edouard, nous ajouterons seulement un ou deux manteaux, il risque de pleuvoir. La météo est imprévisible en cette saison. "
  • "Et mon doudou ? » demande Lucie au bord des larmes. Je vois que Edouard est sur le point d’exploser. Je décide de rapidement emmener Lucie à part.

« Ecoute Lucie, tu ne dois pas en vouloir à grand frère s’il n’est pas très gentil. Tu sais, il s’inquiète beaucoup pour nous. Maman, elle, est très fatiguée, il faut la laisser se reposer. Alors sois gentille ne demande rien à Edouard et laisse un peu maman. Si tu as besoin de quoi que ce soit viens me voir, je serai toujours là pour toi petite sœur."

  • "D’accord grande sœur, promis. » Je vois bien qu’elle n’a pas tout compris et qu’elle souffre beaucoup. Elle est en permanence au bord des larmes, après tout elle est encore très jeune, c’est dur pour elle. Mais au moins elle n’ira plus embêter Edouard et maman.

Ces mots dits, tout le monde s’active à remplir la charrette de nos bagages. Je vais ensuite préparer notre cheval, Prince pour le long voyage qui l’attend, après tout c’est lui qui tirera la charrette tout du long. C’est en partie sur lui que repose la réussite de notre exode. Charly, lui, continue d’essayer par tous les moyens de nous redonner le sourire. Malheureusement, ses bonds dans tous les sens et son incessante demande de caresse ne font rire que Lucie et moi.

Toutes nos tâches effectuées, tous épuisés mentalement et physiquement, après un maigre soupé nous allons nous coucher, une dernière fois bien au chaud dans nos lits, avant le grand départ. En pleine nuit, ne parvenant pas à dormir et pris d’une grande soif, je descends prendre un verre d’eau. Je passe dans le couloir et j’entends des pleurs. Ils viennent de la chambre de maman. J’entrouvre la porte de sa chambre pour voir si tout va bien. Elle est assise sur son lit, tenant dans ses mains les lettres de père, en train de pleurer. Elle ne faisait que répéter « Où es-tu mon très cher mari ? Quand nous reviendras-tu ». C’est vrai que cela fait longtemps que nous n’avons pas reçu de nouvelles de père, est-il seulement encore en vie. J’ai peur de cette terrible nouvelle. Que deviendrons-nous sans notre père ?

Le lendemain matin, je me suis levée très tôt, en fait je n’ai pas vraiment beaucoup dormi. Mon frère semble être dans le même état et il s’est levé que peu de temps après moi. Maman et Lucie dorment encore, mais Edouard m’a demandé de les laisser se reposer encore. Il a dû entendre maman pleurer cette nuit, il vaut mieux qu’elle se repose et Lucie ne ferait que nous gêner. Edouard rassemble les dernières affaires dans la charrette et m’aide à atteler Prince. Il est huit heures, nous sommes tous levés et près à partir. Plus personne ne parle, nous regardons tous notre maison en nous demandant quand pourrons nous revenir ? Et si nous revenons dans quel état retrouverons-nous notre précieux foyer ?

Les trois premiers jours tout s’était bien déroulé. Nous n’avons pas rencontré grand monde mis à part quelques aubergistes et personnes téméraires ou surement un peu folles, restées dans les villages. Nous avons déjà parcouru une bonne partie de notre route mais la fatigue commence à se faire sentir. Nous nous relayons dans la charrette pour ne pas trop charger Louis et la nuit nous nous arrêtons et dormons tous collés les uns aux autres dans la charrette. Même Charly est autorisé, les nuits les plus froides à dormir avec nous. Louis commence à fatiguer. Cependant, malgré le poids de la charrette et Lucie qui n’arrête pas de l’embêter, surement en quête d’un partenaire de jeu, il parcourt assez de distance chaque jour pour nous permettre de ne pas prendre de retard. Maman tente d’apaiser les tensions de plus en plus difficiles à calmer entre Edouard et moi. Mais, ce qui est plus inquiétant ce sont nos vivres. Le manquent de repas chauds et en quantité plus que suffisantes, se fait sentir de plus en plus. Malgré la nourriture dans les auberges et ce qu’ont laissé les gens dans les villages devenus presque désertiques, nos repas sont maigres et le rationnement est de plus en plus difficile à supporter. Principalement pour Lucie qui ne cesse de pleurer, ne parvenant pas à cacher sa faim.

Nous étions sur une grande route, complétement déserte, autour de nous tout semble calme, trop calme. Edouard marche, comme à son habitude, devant à l’écart. La chaleur est écrasante j’ai de plus en plus de mal à marcher. Soudain Edouard s’arrête brusquement. Figé, il ne dit rien. Je me dirige vers lui et une fois arrivée à son niveau je le vois, le regard fixe comme s’il ne savait pas comment réagir face à ce qu’il voyait. Je me tourne en direction de ce qu’il regarde et me fige à mon tour. Lucie arrive à notre niveau et sans regarder où elle va, continue d’avancer. Je l’arrête brusquement. Là, devant nous un soldat allemand, évanoui. Que faire ? Il est notre ennemi n’est-ce-pas ? Mais pourquoi est-il blessé si loin du front et seul ? Les Allemands nous auraient-ils rattrapés ? Je suis prise de panique. Non. Impossible. Les Allemands sont loin. Ils avancent vite, mais hier lors de notre passage dans une auberge, les dernières nouvelles confirmaient qu’ils ne nous avaient pas rattrapé. Pourtant cet homme est bien là devant nous. D’un coup, Edouard va se jeter sur lui, emporté par la haine. Je dois réagir. Cet Allemand doit forcément avoir une bonne raison de se trouver ici, dans cet état. Je veux savoir et pour cela je dois arrêter mon frère. Je m’agrippe à Edouard, l’empêchant de bouger. « Non, ne fais pas ça ! C’est inutile. De plus nous devons le soigner pour qu’il puisse s’expliquer. C’est un homme avant d’être un Allemand, il a le droit de se défendre. Ecoutons au moins ce qu’il a à dire. » Il se calme et va rejoindre maman, totalement déboussolé.

Mère mise au courant par Edouard de la situation, vient m’aider à déplacer l’homme contre la charrette. Il reprenant petit à petit ses esprits. Il a un énorme hématome à la cuisse gauche, peut être le fémur cassé, une blessure saignant beaucoup à la tête mais qui n’a pas l’air grave et puis quelques égratignures légères sur le reste du corps. Avec les quelques bandages et compresses que nous avons emportées je peux largement soigner sa tête et les éraflures mais il nous faudra trouver un médecin pour sa jambe. L’homme est conscient et arrive désormais à parler. « Qui êtes-vous ?  Où-suis-je ? J’ai mal, aidez-moi. » Il est conscient mais pas totalement lucide. Je me présente alors et lui explique comment nous l’avons trouvé pendant que je le soigne. Après quelques minutes, et toutes ces blessures pansées, nous pouvons enfin dialoguer correctement avec lui. Je prends l’initiative la première. « Vous savez qui nous sommes, mais vous qui êtes-vous ? Et que faîtes-vous ici, dans un tel état ?

  • "Je m’appelle Arnold et je suis un soldat allemand. » Je le laisse poursuivre sans sourciller. Maman, elle, n’arrive pas à cacher sa peur, elle recule brusquement, détourne le regard mais reste et continue d’écouter. Edouard ne veut rien savoir et est allé dormir dans la charrette. Lucie ne comprend pas qui est cet homme et lui demande de jouer avec lui. Je la retiens évidement et en guise de remerciement, l’homme lui retourne un sourire. Il poursuit donc ses explications. « Je suis soldat allemand mais j’ai vécu depuis mon plus jeune âge en France, d’où ma facilité à parler français. J’ai déserté le front. » A ces mots je ne peux cacher mon étonnement. Pour tout le monde, déserté le front est un déshonneur terrible mais à mon avis la vraie question est pourquoi a-t-il fait cela ? Voyant que personne ne sait comment réagir il continue son récit. « Je ne me considère pas comme Allemand mais bien comme un citoyen français et c’est pour cela que je ne vois guère comment je peux me battre contre ma propre patrie. Alors je suis partie loin le plus loin possible. Je me suis arrêté dans le premier village que j’ai rencontré. Il était désert. Dans ce village, je me suis débarrassé de mon uniforme et j’ai volé des nouveaux vêtements dans une des maisons abandonnées. J’ai beaucoup marché et par chance, a mis chemin, dans une des maisons d’un autre village, un vélo abandonné. Possiblement était-il trop encombrant pour ceux qui l’ont l’avait laissé là. Ils avaient sûrement un autre moyen plus rapide de partir. Je me suis mis à pédaler des heures et des heures durant sous le soleil brûlant. Mais, d’épuisement, j’ai fini par m’assoupir sur mon vélo et suis tombé dans le ravin. Ma jambe me faisant beaucoup souffrir et ne voyant personnes venir, la fatigue et la chaleur eurent raison de moi et je me suis évanouie. Le reste de mes blessures bénignes sont dues à la vie que nous avons, nous soldat durant la guerre. Merci de m’avoir sauvé.
  • "Ce que vous avez fait est terrible", l’homme baisse les yeux," mais ce que vous avez vécu l’est encore plus. Et puis personne ici n’est en mesure de vous juger. Qui sais ce qu’il aurait fait à votre place ? Nous allons vous emmener avec nous puis trouverons un médecin pour examiner et soigner votre jambe. » Je me tourne vers ma mère pour lui demander son approbation. Elle acquiesce. « Merci infiniment ! » répondit l’homme au bord des larmes. Maman et moi l’aidons à monter dans la charrette et une fois cela fait nous prenons de nouveau la route. Edouard voyant l’homme embarquer avec nous ne dit rien mais n’en dissimule pas moins sa colère.

Après trois heures de marche, la nuit commence à tomber lorsque nous arrivons dans un grand village, Pont-Sainte-Maxence, où se trouve encore quelques personnes. Le maire est là. A part mon frère et moi tout le monde est endormi. Edouard étant d’une humeur massacrante je me dirige vers le maire. « Bonjour monsieur, ma famille et moi venons de loin et avons fait un long voyage. Pourrions-nous pour cette nuit occuper une des maisons désertées ? Je vous en prie, je vous en supplie.

  • "Evidement jeune fille venez, tellement de personnes sont parties, il y a forcément de la place pour vous. Combien êtes-vous ?"
  • "Un grand merci. Nous sommes 5, ma mère, mon oncle",( étant l’homme que nous avions récupéré, naturellement je ne pouvais pas dire que c’était un soldat allemand ayant déserté le front), ma jeune sœur et moi-même".
  • "Très bien, venez. »

Il nous escorte devant une maison assez grande pour tous nous accueillir sans problème. Elle est splendide. Elle appartient sans doute à des bourgeois. Edouard, maman, Lucie et moi entrons, le soldat ayant du mal à se déplacer, il décide de rester dans la charrette. A peine arrivés, Edouard et maman rassemblent de quoi cuisiner notre repas du soir. De mon côté, je pars explorer le village. Après tout, c’est le premier où il reste encore autant de personnes. Peut-être y aurait-il un médecin pour notre homme blessé. Je parcours les rues une à une. Cet endroit est vraiment très agréable. L’air y est doux et l’espace d’un instant on en oublierait la guerre. Je me trouve face à la mairie. Le maire saura surement me renseigner. Je sonne, personne ne répond. J’entre alors en me manifestant et j’aperçois le maire s’approcher de moi.

« Oui jeune fille ?"

  • "Je suis vraiment désolée de vous déranger à cette heure tardive, mais mon oncle est blessé et nous aurions besoin d’un médecin. Le médecin du village serait-il déjà parti ?"
  • "Non, il est toujours là. Si vous le souhaitez, je peux lui demander de passer vous voir.""
  • "Avec plaisir. Merci infiniment. » Après une révérence en guise de remerciement je me retire et vais rejoindre maman.

« Mère ! Mère !"

  • "Doucement Victoire, ta sœur dort. Qui-y-a-t-il ?"
  • "Un médecin va venir examiner le soldat."
  • "Parfait, interromps Edouard, plus vite nous en serons débarrassés mieux ce sera. » Qu’est-ce qu’il peut être désagréable !"

« Amène-lui des vêtements propres, reprend maman, cela doit faire de longs jours qu’il les porte, et après toutes ses aventures ils sont dans un triste état.

  • "Bien. »

Je me hisse dans la charrette.

« Oh ! Victoire, c’est bien ça ?" me demande l’homme, surpris de me voir.

  • "Oui monsieur."
  • "Tu peux m’appeler Arnold voyons. » Rétorqua-t-il gaiement.

Etrangement je l’aime bien. Il est très souriant et sa bonne humeur me donne un peu de baume au cœur.

« Le médecin du village va venir d’un instant à l’autre vous examiner. Je suis venu vous amener de nouveaux vêtements."

  • "Merci Victoire. Pour tout. » Ses yeux sont sincères. C’est peut-être un Allemand, un ennemi de la France et un soldat ayant déserté le front mais c’est un homme bon et reconnaissant.

A peine une demi-heure après, le médecin est arrivé. Il monte dans la charrette. A vrai dire je suis inquiète. Pas seulement à propos du risque que le médecin découvre qui est réellement cet homme mais également pour l’avenir d’Arnold. Après tout son sort dépend du diagnostic qui sera prononcé.

                Cela fait déjà plusieurs longues minutes. Le temps me parait sans fin. Soudain, le médecin descend de la charrette. Je me précipite dans sa direction. Arrivé à son niveau je le regarde fixement en attente du verdict. Il le comprend et, avec un air sombre, prononce ces mots.

« Je suis sincèrement désolé jeune fille, mais votre oncle ne peut poursuivre le voyage. Il a le fémur fracturé et il aura besoin de plusieurs mois de repos sans pouvoir bouger.

  • "Je… Merci monsieur. » répondis-je en montrant une fausse déception. Le médecin s’éloigne. Je m’oriente vers la charrette.

« Arnold ? Puis-je venir ?"

  • "Oui, je t’en prie Victoire".
  • "Cela s’est bien passé ?"
  • "Oui, le médecin ne s’est douté de rien concernant ma véritable identité. Et je suppose que tu connais déjà le verdict.?"
  • "Oui je le sais. Je suis navré de vous le dire, mais je préfère être sincère. C’est une bonne nouvelle pour notre famille. Nous ne pouvions nous emporter avec nous."
  • "Et je ne vous le reproche pas, ne t’en fait pas."
  • "Merci. Nous partirons dès demain matin."
  • "Très bien. Je suis heureux de vous avoir rencontrer, sincèrement. Et merci de ne pas m’avoir jugé trop durement."
  • "Je vous en prie. Je ne devrais pas le penser, mais je suis également heureuse d’avoir fait votre rencontre. » Ces mots dits, je partis me coucher.

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, toute la famille est prête à partir. Arnold est transporté à l’hôpital du village où il y passera les prochains mois. Maman, Lucie et moi sommes allées lui faire nos adieux. Edouard n’est évidemment pas venu avec nous, mais mis à part un léger sourire en coin il n’a rien ajouter de plus. Les derniers remerciements au maire et au médecin effectués, nous reprenons la route.

Cela fait désormais sept jours que nous marchons depuis notre départ de Pont-Sainte-Maxence. La nourriture et la chaleur d’un foyer nous manquent. Il est tôt. Je viens de me lever. Je vais pour nourrir Charly. Je rassemble des restes de la veille dans un bol et un peu d’eau. Je l’appelle, il ne répond pas. Il doit sûrement dormir, pensais-je joyeusement. Je me dirige vers lui et après une caresse, je me rends compte qu’il ne bouge plus. Son corps est glacé. Je le secoue, rien… J’ai compris, ça ne sert à rien d’espérer. Il est mort. Sans que je ne puisse le contrôler, mes larmes coulent. Edouard se dirige vers moi et comprend immédiatement.

« Ce n’est pas ta faute » m’adresse t’il gentiment. Je le sais déjà. Cependant je ne peux m’empêcher de penser que c’est à cause de moi. Lucie, encore à moitié endormie me rejoint aux côtés de maman. Comprenant la situation à la vue de mes larmes, elles s’assoient auprès de moi et nous pleurons ensemble. Plusieurs minutes passèrent. Nous l’enterrons puis reprenons la route. Nous marchons encore, encore et encore sous l’insoutenable chaleur. De plus quand Charly n’est pas là pour nous apporter de la bonne humeur, l’ambiance est maussade.

Brusquement, maman s’arrête. Je la regarde pour en trouver la raison, mais elle ne bouge plus et ses larmes coulent. Même Edouard, placé derrière elle, semble ému. Je scrute les alentours pour comprendre la raison de toutes ces émotions. En face de nous une ville. Fontainebleau. Je ne peux m’empêcher de fondre en larmes. Nous sommes arrivés ! Aujourd’hui, le 10 septembre 1914, après dix longs et pénibles jours de marches, Fontainebleau est là, face à nous. Tous émus et immergés de larmes de joie, nous entrons dans la ville. Tous les villageois de Lens avaient pour destination Fontainebleau. Certains ont rejoint de la famille ou des résidences secondaires. Malgré tout, la plupart des villageois sont partis pour la destination prévue. En faisant cela ils s’assurent de trouver un logement en arrivant. Nous sommes arrivés avant le reste du village, étant partis les premiers. Nous nous dirigeons donc vers la mairie en quête d’un toit sous lequel dormir. A cause de l’imminente arrivée des Lensois, je suppose que le maire doit être présent. Nous pénétrons dans la mairie. Le maire est là. Il nous accueille chaleureusement.

« Enchanté ! Je suppose que vous êtes de Lens."

  • "Effectivement", nous répondons en cœur.
  • "Quel est votre nom de famille ?"
  • "Nous sommes la famille Duman", reprit ma mère.
  • "Bien, un logement doit vous être attribué. »

Après avoir retrouvé notre emplacement il nous y conduit. Nous nous retrouvons devant une belle ferme récemment abandonnée mais en très bon état. Nous entrons dans la maison, personne ne parle.

                Cela fait plusieurs jours que nous sommes installés. Nous nous sommes bien acclimatés à ce nouveau village, même si Lens me manque. Chaque jour je descends au village prendre des nouvelles de la guerre, attendant désespérément des nouvelles de mon père. Pour tout dire, j’ai l’impression d’avoir simplement déplacé la vie que je menais à Lens, à Fontainebleau. Mais ce matin-là, fut différents des neufs matins succédant notre arrivé. Comme une impression de déjà-vu me paralyse. Je suis là, au-devant de la place de la République, de nouveau face au maire qui prend la parole.

« Mes concitoyens. Cela fait désormais plusieurs jours même semaines que certains sont loin de chez eux. Vous vivez dans la crainte, et certains ont vécus un enfer que je n’ose imaginer. Mais aujourd’hui je suis heureux de vous l’annoncer. Les Allemands ont été repoussés ! » Tout le monde sauta de joie. Enfin nous ne vivons plus dans la terreur de l’arrivée des Allemands au seuil de nos foyers. Le maire reprit."

« Toutes les personnes, ayant par le passé, été forcés à quitter leur maison, leur village, leurs souvenirs, peuvent désormais les retrouver. Rentrez dans vos foyers, retrouvez votre vie, retrouver votre village, et bonne chance à tous ! » Le maire continua son discours en expliquant les détails. Sans même prendre le temps de me calmer, prise d’un élan de bonheur, je me précipite à la ferme. J’ouvre la porte violemment. En arrivant, tout le monde est assis au tour de la table.

« Victoire ! Combien de fois t’ai-je dit de ne pas t’emporter. Calme -toi voyons, " me cria maman

  • "Ma chère maman, mon frère, ma très chère petite sœur…" je laisse planer un instant de silence,
  • "Eh bien, parle !" s’impatiente Edouard
  •  "Nous pouvons rentrer chez nous !"

Personne ne répond quand soudain Lucie se met à hurler, rire et même pleurer de joie. A cet instant la pression retombe immédiatement. Tout le monde se met à fondre en larmes. Nous nous embrassons, nous nous prenons dans les bras, nous crions de joie tellement le bonheur nous submerge.

Nous avons rapidement décidé de repartir le plus vite possible. Alors à peine quelques jours après l’annonce, le temps de rassembler nos affaires et de remercier les villageois nous ayant accueillis, nous prenons la route. Mais cette fois-là est différente de la première. Nous partons le baume au cœur, dans la joie et l’excitation de retrouver notre maison.

Il nous a fallu à nouveau dix jours pour faire le chemin du retour. Tout s’est bien passé. Pas de soldat Allemand abandonné sur la route ou encore de famine. Notre bonheur était tel que nous n’avions jamais peur, jamais faim et que la chaleur écrasante était devenue comme une sorte de réconfort.

Nous sommes arrivés, nous sommes le 20 septembre 1914 et après un exode de vingt-trois jours au total, nous sommes de nouveau chez nous. Il fait beau, un léger vent nous rafraîchit, et tout le monde ne peut s’empêcher de sourire. Lorsque nous arrivons, enfin, à Lens. Nous y sommes, ça y est ! Le cauchemar est enfin terminé. Nous sommes dans le village. Nous marchons jusqu’à notre ferme, mais en arrivant la porte est grande ouverte. Notre maison aurait-elle été pillée ? Après tout, nous aussi, nous entrions dans les maisons en quête de nourriture. La panique me prend. Pitié Seigneur, faites que rien ne se soit envolé ; que rien n’ait été souillé. A ce moment je ne peux que prier.

Plus personne n’ose bouger, est-ce bien vrai ? Que faire ? Mais subitement, quelqu’un sortit de la maison. Un homme. Précipitamment maman va pour se jeter dans ses bras, les larmes coulant sur ses joues. Je n’y comprends plus rien ! Qui est-il ? Je me rapproche. A ce moment je me sens si sotte.

« Père !" hurlais-je en sautant à mon tour dans ses bras

  • "Mes enfants, mes très chers enfants !" Répétait-il, sanglotant, nous serrant fort contre lui.

Nous étions tous heureux, pleurant de bonheur, ne pouvant plus étouffer nos émotions. Après ce moment de retrouvailles, nous avons regagné la salle à manger et nous avons discuté durant des heures. Papa nous racontait la guerre. Il nous disait que s’étant blessé à la jambe, il a été démobilisé. Il nous conta à quel point il fut désemparé lorsqu’il apprit que nous étions partis. A notre tour nous lui expliquâmes ce que fut notre exode, et à quel point il nous avait manqué.

        Je m’appelle Victoire, je suis une jeune fille vivant pendant la première guerre mondiale. Ma famille et moi-même avons été contraint de fuir. Nous avons vécu l’exode. Mais aujourd’hui tout cela a cessé. La guerre est toujours là, nous ne l’oublions pas. Néanmoins, nous sommes tous réunis, ensemble, dans notre maison, et nous sommes tout simplement heureux.

Léa L.  Elève de 3è et de l'AEC au collège Marcel Pagnol de Betz. Année scolaire 2020-2021

 

 

 

 

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